Ports de pêche: Qui résiste à la mise à niveau?

· Casablanca, c’est toujours la pagaille

· Un chiffre d’affaires d’environ 400 millions de DH pour 40.000 tonnes écoulées


· Exiguïté, anarchie, cascade d’intermédiaires…

Six heures du matin au port de pêche de Casablanca. Le contraste est saisissant entre les artères de Casablanca, qui sortent lentement de leur sommeil, et le port déjà en pleine ébullition malgré l’heure matinale. Mareyeurs, intermédiaires, transporteurs et autres se bousculent déjà pour prendre chacun sa place. Grouillant d’activité dès les premières heures, le port de pêche est une véritable ruche ce matin. Outre les professionnels, il accueille très tôt une marée de petits transporteurs et de porteurs, une flopée de mendiants, des dizaines de ménagères, des curieux aussi… L’exiguïté des lieux est soulignée par les gros flux de personnes et de marchandises. Des poissons sont étalés à même le sol, parfois à proximité de flaques d’eau stagnante. Des épluchures et des déchets de poissons sont répandus un peu partout. Toutes sortes d’odeurs vous prennent au nez. Les caisses «normalisées» en plastique semblent rares aux côtés des caisses en bois. Celles-ci sont encore prédominantes malgré les appels réitérés de passer aux caisses normalisées.
Se retrouver dans cet espace d’hommes donne le vertige aux non-habitués. Narines sensibles s’abstenir. Les relents marins auxquels s’ajoutent des odeurs fortes de poisson pourri et d’eau stagnante créent un cocktail à donner la nausée aux plus résistants. La présence de ce quai sombre et grouillant au coeur de la métropole est tout simplement anachronique. Les produits de mer qui y transitent nourrissent tout Casablanca. Pas moins de 40.000 tonnes y sont débarquées chaque année avec un chiffre d’affaires d’environ 400 millions de DH. Et pourtant, cet espace reste une structure quasi-anarchique. Les professionnels pointent du doigt le manque de sécurité comme l’hygiène qui laisse à désirer.
Se frayer un chemin au milieu de tout ce monde et toutes ces caisses relève du parcours du combattant. Outre le sol glissant parsemé de flaques d’eau vaseuses, il faut aussi faire attention aux bousculades des habitués des lieux: grossistes, poissonniers, restaurateurs et autres détaillants, qui semblent livrer une course contre la montre.
Une trentaine de chalutiers et autant de sardiniers approvisionnent la criée chaque jour. Les premiers bateaux accostent dès les premières lueurs de l’aurore. Certains sont encore là après avoir débarqué leurs marchandises. Sur le quai, des camions frigorifiques font face à la mer. Venant du sud du pays (El Jadida, Safi, Essaouira, Dakhla, …), ils sont chargés de différentes sortes de poissons, du plus coûteux au plus commun (sardine, maquereau, anchois…). Ce poisson est soit de transit, débarqué dans un autre port et acheminé à Casablanca pour une première vente, soit de deuxième vente et il a déjà fait l’objet d’une première vente dans un autre port. Le poisson pêché dans la zone côtière de la métropole ne suffit pas à satisfaire la demande des Casablancais. Ce sont les différentes variétés de poissons qui proviennent chaque jour par centaines de tonnes de différentes autres villes côtières du Maroc qui aident à y répondre.
Six heures 30 minutes du matin. La criée, c’est-à-dire la vente aux enchères du poisson, a démarré depuis une bonne vingtaine de minutes. «C’est la tradition, depuis toujours, la criée est lancée à l’aube, juste après la prière du Sobh, soit autour de 5h l’été et 6h l’hiver», explique Saïd Drissi, adjoint du délégué régional de l’ONP à Casablanca.
Les crieurs présentent les lots aux différents mareyeurs qui font monter les enchères. C’est donc le plus offrant qui emporte les lots en question. Des grossistes, poissonniers, détaillants, restaurateurs, composent les rangs de clients. Ces derniers sont tous identifiés et connus. Ne peut participer aux enchères qui veut. «Tout acheteur doit être connu. Il doit, en outre, déposer une caution dont la valeur est fonction de son activité», explique Drissi.
Quatorze des 16 carreaux, espaces réservés à l’étalage des bacs de poissons, qui composent la halle au poisson, sont déjà bien garnis. Disposées selon un ordre bien établi, les caisses de poissons présentent aux acheteurs leur contenu varié et riche: merlan, crevettes, soles, pageots, rougets… Les caisses des différentes espèces, organisées en lots, attendent chacune son tour pour être présentées aux enchères. La fraîcheur et la qualité seront des déterminants pour un meilleur prix de vente à la criée. Celle-ci commence descendante avant de redevenir ascendante jusqu’à adjudication.
Haj Hanafi, un des anciens crieurs, stylo et bloc-notes à la main, accompagné d’un jeune pointeur, anime la vente. Celle-ci est suivie de très près par un représentant de l’armateur. En jeu, un lot d’une dizaine de caisses de crevettes. La transaction s’annonce serrée. Des ordres et des chiffres fusent de toute part. Le brouhaha et l’animation de la halle déjà forts montent encore d’un cran. Une dernière offre est formulée. Plus de surenchère. Le lot est adjugé. Mais l’adjudicataire n’est apparemment pas satisfait: il estime sans doute y être allé un peu vite. Trop tard pour lui, la vente est conclue. Elle est consignée par le pointeur. Aucun retour en arrière n’est possible.
Dès l’aube, caisses de crevettes, de merlan ou sardines sont négociées dans une atmosphère frénétique, virile et imprégnée de puissants relents marins. Ce grand show matinal ne dure que l’espace de quelque trois quarts d’heure, voire une petite heure, rarement plus sauf en cas d’abondantes quantités débarquées.
Un grand marché, en somme, où différents intervenants «débarquent» dès les premières lueurs de la journée. C’est ici aussi que des centaines de vendeurs viennent s’approvisionner en gros pour revendre à la caisse ou au kilo.
Certains revendeurs mettent sur place à la vente les bacs qu’ils ont achetés aux enchères. Très vite, ils font monter le prix, surtout s’ils arrivent à monopoliser l’une ou l’autre variété de poissons. Ainsi, des crevettes achetées à près de 200 DH le bac, sont tout de suite écoulées à 300 DH, voire plus. Au sortir de la halle aux poissons, d’autres revendeurs commercialisent leur pêche au kilo. Ce qui fait monter davantage les prix.
Comme dans tout marché, le port a aussi ses spéculateurs, dits aussi chennaka. Ces derniers, assez nombreux (jusqu’à 40% de l’ensemble des intervenants), achètent à la criée pour revendre plus loin au prix fort. Il y a aussi des semi-grossistes. Mais le gros du business passe par les mareyeurs, chaînon indispensable de la filière entre l’offre des pêcheurs et la demande des consommateurs. Ils achètent leurs lots de poissons à la criée pour les revendre en gros. Ce sont eux qui dominent le marché de la 1re vente.
Les poissons achetés par les mareyeurs peuvent être acheminés vers une vente ambulante, mais la plupart des produits de la pêche sont confiés aux transporteurs qui les acheminent à leurs destinataires, grossistes, distributeurs, poissonniers. Non seulement à travers tout le Maroc, mais aussi vers l’étranger, dans le cas où les produits sont exportés. 




Chaîne de froid, le maillon faible

Quelques heures s’écoulent entre le débarquement et la livraison du produit chez le poissonnier. Dans ce laps de temps, le poisson aura été acheté au pêcheur, commercialisé et transporté. Tout au long des différents maillons de la filière, pêcheurs, crieurs, mareyeurs, transporteurs, distributeurs et poissonniers, la chaîne de froid en prend un coup. Les phases d’interruption sont nombreuses. Et ce n’est pas le peu de glace saupoudrée sur les caisses qui pourrait y remédier. Ce qui pose amplement la question de la fraîcheur des produits de la mer. Ceci sans parler des poissons reliquats des ventes de la veille. Ils seront «conservés» dans une chambre froide et présentés à la vente le lendemain, comme débarqués le jour même. Près des bateaux de pêche, des vendeurs ne cessent d’arroser leur poisson pour donner l’illusion qu’il vient d’être pêché.




Une flopée de petits métiers

Le port de pêche fournit du travail à une armée de petites mains, souvent payées à la tâche: éplucheurs, petits transporteurs, gargotiers… Leur présence encombre le port et en renforce l’exiguïté. Aujourd’hui, au moment de la délocalisation de la 2e vente au marché de gros, ils posent un vrai problème social. Parmi eux, les éplucheurs. Le poisson commercialisé frais est généralement vendu tel quel, selon les arrivages. Mais certains restaurateurs recourent parfois aux services de petites mains, les éplucheurs, pour nettoyer, éviscérer, étêter les produits achetés. A l’écart, dans la zone d’épluchage, dans des coins reculés du quai ou entre deux camions frigorifiques, ils offrent leurs services en contrepartie de quelques dirhams, 10 voire 20 DH, «selon la générosité du client». Non loin, le coin des gargotiers. Ces derniers s’activent déjà derrière leurs fourneaux pour répondre à la demande des lève-tôt. Il n’est pas étonnant, en effet, malgré l’heure matinale, de trouver des gens attablés devant des assiettes garnies de crevettes à la sauce ou de sardines frites accompagnées de thé en guise de petit-déjeuner. A proximité, des chariots, charrettes… tirés ou poussés par des «transporteurs» se bousculent sur le port de pêche. Rapides, ils se faufilent adroitement au milieu de la foule. A leur approche, vous avez intérêt à libérer le passage: le risque de bousculade et d’éclaboussure est bien réel. Le sol glissant est crevassé et les flaques d’eau stagnante ne manquent pas!

Par : Khadija EL HASSANI

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