Casanegra de Noureddine Lakhmari : Le poids des mots, le choc des images

Ils s’appellent Karim et Adil. Deux jeunes voyous qui errent désœuvrés
dans les bas-fonds crasseux du Casablanca nocturne, à la recherche
d’une magouille pour aider leur famille, sauver les apparences ou
émigrer en Suède. Ce tandem d’infortune est le héros de Casanegra,
deuxième long-métrage de Noureddine Lakhmari Le Regard, 2004 et petit
phénomène cinématographique au Maroc : plus de 110 000 spectateurs en
trois semaines d’exploitation, soit un démarrage record dans un pays
dont les trois quarts des salles ont fermé en vingt-cinq ans, et les
entrées chuté de vingt à trois millions par an.

Rires de gene
«Un
tour de force», s’enthousiasme l’hebdomadaire TelQuel pour ce film
«coup de poing» qui montre de manière frontale, violence urbaine et
injustice sociale. Une mère de famille tabassée par son mari ; un jeune
sans le sou embrassant une bourgeoise inaccessible ; un homosexuel
harcelé dans la rue ; un vieil infirme assis sur les toilettes ; un
homme se masturbant : autant de scènes qui, avant d’être, pour
certaines, piratées et postées sur Youtube, soulèvent les rires dans
des salles inhabituellement pleines. «Des rires de gêne», assure le
réalisateur, qui a écrit les dialogues en darija (arabe dialectal) de
la rue, crue, vulgaire, agressive.
A tel point que, pressenti pour
représenter le Maroc au dernier Festival du film de Marrakech,
Casanegra en aurait été retiré pour ne pas heurter le prince Moulay
Rachid (frère du roi), qui préside l’événement. Sélectionné par contre
à Dubaï, le film y a gagné le prix de l’image et celui, ex-æquo pour
Omar Lotfi et Anas El Baz, du meilleur acteur, avant de rafler cinq
récompenses au Festival national du film de Tanger (premier et second
rôles masculins, son, critique, presse).
Critique islamiste
C’est
une tout autre publicité que Casanegra a reçu de Abdelillah Benkirane,
chef du Parti islamiste de la justice et du développement (Pjd)
interviewé par France 24, et selon qui ce film, qu’il dit ne pas avoir
vu, participerait à la «débauche» et à la «sionisation». Des termes
déjà entendus au sujet de Marock, de Laïla Marrakchi (histoire d’amour
entre une musulmane et un juif de la jeunesse dorée de Casablanca), qui
avait soulevé une bruyante polémique en 2005, ce qui n’est finalement
pas le cas de Casanegra.
Mais pour ces trois jeunes de la classe
moyenne, postés devant le complexe cinématographique de la corniche
casablancaise, le film qu’ils s’apprêtent à voir n’a déjà plus de
secret pour eux : «Les conservateurs disent qu’on est une société
musulmane, qu’on ne peut pas voir ou entendre ça», rapporte Yassine
Ajnaoui, 18 ans. «Parce que traditionnellement, on vient au cinéma en
famille, poursuit Karim El Abdaoui, 20 ans, mais on a besoin de cette
réalité ! C’est le contraire de celle de Marock», Marock qui est
d’ailleurs le dernier film qu’ils ont vu. Yasmine Hessissen, 16 ans et
plutôt issue du monde de Marock, a préféré Casanegra : «Il m’a ouvert
les yeux sur ce que je ne connaissais pas.»
Pour TelQuel, qui le
place dans la lignée des films «briseurs de tabous», cela prouve que le
cinéma marocain se décomplexe, mais aussi que l’Etat se détend :
Casanegra a reçu plus de 200 000 euros d’avances sur recettes du Centre
cinématographique marocain, et n’est interdit en salles qu’aux moins de
12 ans.

«Hymne a l’amour»

Mais Noureddine
Lakhmari, qui dit avoir été «soft» dans les dialogues, assure que cette
dimension n’était pas sa priorité : «Pour moi, Casanegra est avant tout
un hymne à l’amour : entre fils et père, entre les deux héros, entre
eux et la ville.» Car la vraie héroïne du film, c’est elle, la capitale
économique du Royaume, inspiratrice de plusieurs succès marocains : Un
amour à Casablanca, d’Abdelkader Lagtaâ (1991), Ali Zaoua de Nabil
Ayouch (2000), A Casablanca les anges ne volent pas de Mohamed Asli
(2004), www-What a wonderful world de Faouzi Bensaïdi (2006).  
Inspiré
par Metropolis de Fritz Lang et par Mean Streets de Martin Scorsese,
Noureddine Lakhmari a voulu rendre hommage à sa ville d’adoption – il
est né à Safi puis a vécu à Oslo – en plaçant son décor sous les
arcades art déco du vieux centre, «un trésor architectural à
l’abandon», pour attirer l’attention sur la beauté de la ville, sur
«cet héritage qui nous appartient».

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